desmoulins

C'est en cherchant quelques fragments de discours de députés célèbres ayant vécu sous la révolution française que j'ai trouvé cette petite perle : Une lettre du député Jean-François Reubell né à Colmar, membre de l'assemblée Constituante et siégeant aux côtés des Feuillants ( le parti le plus à droite de l'assemblée avec la noblesse et le clergé ) député du tiers état aux Etats généraux il sera par la suite président du Directoire et sera remplacé par Sieyes qui livrera la France à Bonaparte.

Voici cette lettre :

Lettre du député Reubell à Camille.

8 janvier 1790. Paris, rue Saint-Honoré N. 382.

Monsieur,

Votre prospectus des révolutions de France et de Brabant nous ayant été distribué, je me suis ressouvenu de vous avoir vu, entendu et lu avec le plus grand intérêt dans le temps que j’étais membre du comité des recherches, et aussitôt je me suis fait inscrire au nombre de vos abonnés. En parcourant le n° 5, j’ai remarqué qu’une exclamation de ma part sur les juifs vous avait paru extraordinaire. Je n’en ai pas moins succombé à la tentation de vous expliquer le sens de mon opposition à l’admission des juifs aux droits de citoyens français. Je doute fort que dans toute l’assemblée il y ait quelqu’un de plus tolérant que moi. Le culte sans doute ne peut être un motif d’être exclu ; mais s’il est lié à des principes civils et politiques, incompatibles avec les principes de la société à laquelle vous voulez être admis, cela commence à devenir problématique. Voudriez-vous vous donner la peine, monsieur, de lire l’adresse des juifs de Metz, des trois évêchés d’Alsace et de Lorraine du 31 août dernier, ci-jointe, et méditer sur la quatrième partie de leurs conclusions portant : « Nous serons maintenus dans le libre exercice de nos lois, rits et usages, et nous conserverons nos synagogues, nos rabbins et nos syndics de la même manière que le tout existe aujourd’hui. » Que pensez- vous d’individus qui veulent devenir Français et cependant exister en corps de nation ; qui veulent participer à tous les emplois civils, militaires et administratifs français, et cependant conserver des administrateurs juifs, des juges juifs, des notaires juifs, le tout exclusivement ; qui veulent avoir d’autres lois sur les successions, sur les mariages, sur les tutelles, sur la majorité, etc., que les citoyens français leurs voisins ; qui veulent conserver des boucheries, boulangeries, cabarets séparés, et continuer à maintenir pour principes qu’ils ne pourront ni boire, ni manger, ni se marier avec des Français! Vous voyez que ce n’est pas moi qui exclus les juifs ; ils s’excluent eux-mêmes. Votre bon esprit vous fera apercevoir aisément qu’il y aura encore beaucoup de choses à dire, lorsque la question de leur admissibilité sera traitée. Quand le juif, en sortant de sa synagogue, pourra dire : Je rentre dans la foule et je suis les mêmes lois de police, civiles et politiques que mes voisins, alors comme alors ; mais jusques là il sera au moins permis de suspendre son jugement sur la possibilité de leur admission, et si vous aviez eu la satisfaction d’habiter seulement pendant six mois parmi ces messieurs en Alsace, vous en auriez une idée un peu moins vague. Que ne puis-je, monsieur, vous en imposer la pénitence ! votre humanité au bout de quelques heures de séjour vous porterait à coup sûr à employer tous vos talents en faveur de cette classe nombreuse, laborieuse et brave de mes infortunés compatriotes opprimés et pressurés de la manière la plus atroce par la horde cruelle de ces Africains entassés dans mon pays. Si vous désiriez d’ailleurs avoir une idée de mes principes, je vous joins de quoi vous satisfaire. Que vous lisiez ou non les manuscrits, je vous prie de me les renvoyer avec l’adresse imprimée des juifs, qui me sera peut-être encore nécessaire.

J’ai l’honneur d’être avec la plus parfaite considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Reubell, député.

Plus de cent ans avant les lois sur la laïcité, le débat est lancé !

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