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Préface de Saint-Just, la liberté ou la mort !

Editions de Borée 7/2017

Il était jeune, beau, intelligent, éloquent et séduisant. Il était animé par le génie de l’action. À Paris, il était de toutes les séances aux Jacobins, à la Convention et au Comité de salut public où il a signé des centaines d’arrêtés. Il composait des projets de constitution, préparait des discours et des rapports sur tous les sujets et lorsqu’il fallait convaincre, même en des combats douteux, les comités le déléguaient à la tribune. Son verbe même était action. À aucun moment il n’a esquivé la responsabilité de missions aux armées. Du Rhin à l’Oise, de Landau à Fleurus, le plus souvent en selle, il a passé près de 150 jours sur les champs de bataille, partageant la pitance et les nuits sans sommeil des soldats. De son père, brave officier de cavalerie, il avait hérité la rigueur, la raideur, l’esprit de décision et l’instinct de survie.

Et voilà que le 9 thermidor, sur le coup de midi, dès les premières phrases d’une intervention de soutien à Robespierre, il se laisse interrompre par les hommes du complot, renonce et se tait jusqu’à la mort. Le contraste est trop violent pour ne pas interpeller tous ceux qui se penchent sur cet exceptionnel destin. Et en premier lieu naturellement les historiens qui depuis deux siècles tournent et retournent les témoignages d’inégale qualité et souvent contradictoires pour aboutir à des conclusions pas toujours convaincantes tant manquent et – on peut l’affirmer aujourd’hui – manqueront toujours les preuves irréfutables.

On peut bien sûr toujours pallier ce vide, évoquer le sens de la légalité, la déception en l’humaine nature, voire, pourquoi pas, la déconvenue amoureuse, la fatigue physique ou psychologique, le dégoût de cette terreur « qui a blasé le crime comme les liqueurs fortes blasent le palais », le sentiment de s’être engagé dans une impasse ou d’avoir trop sacrifié à l’utopie… les pistes ne manquent pas.

On l’a exprimé dans le passé de bien des façons, dans des biographies à l’ancienne par exemple, mêlant factuel rigoureux et interprétations enjolivées, par l’abstraction poétique encore, tel René Char évoquant ces « volets de cristal à jamais tirés sur la communication », ou simplement dans des romans habiles à camoufler la nullité derrière les grands noms de l’Histoire.

Michel Benoît, lui, ne s’avance pas masqué. Il présente son essai comme un « ouvrage de fiction » s’inscrivant dans « une démarche historique », à l’interface de l’histoire et du roman. Les citations de Saint-Just s’intègrent, avec ou sans guillemets, dans le style de l’auteur selon un genre qui n’est pas nouveau. Avec Robespierre, derniers temps, Le Seuil, 1984, Jean-Philippe Domecq l’a porté à un tel niveau de qualité qu’il a retenu toute la considération de Michel Vovelle, alors titulaire de la chaire de la Révolution française à la Sorbonne, et que ce titre figure dans la biographie pourtant très sélective qui accompagne l’article Robespierre (Cl. Mazauric) dans le dictionnaire de la Révolution d’A. Soboul. Michel Benoît habite à Decize, cette île entre deux bras de Loire, empreinte de charme, attachante, où Saint-Just a passé son enfance. Je me souviens avoir entendu Maurice Genevoix, né en face, en parler avec émotion, et aussi Marguerite Monot. Michel Benoît qui respire cet air, qui se délasse sur cette célèbre promenade de platanes dont Saint-Just a vu planter les plus anciens n’est probablement pas le plus mal placé pour entrer dans l’intimité du jeune Conventionnel et interpréter ses silences. En refermant le livre fait d’émotions, de réflexions, d’aveux, au milieu des amis célèbres et obscurs, les amis d’aujourd’hui qui vont mourir et ceux d’hier qui vont survivre, on est tenté de se dire : « pourquoi pas » ?

 

Bernard Vinot,

Agrégé de l’Université, docteur en Histoire, membre du Conseil de la Société des Études Robespierristes.