2 Robesspierre chez lui ( anonyme)

La rue Saint-honoré est calme en ce début juin 1794. Les parisiens se reposent d’une journée historique et harassante vécue hier, ancien jour de la pentecôte, où une grande cérémonie a été organisée à deux pas d’ici, au Champ de Mars. Quatre cent mille personnes étaient venues en l’honneur de la fête de l’Être suprême. Comme hier, le thermomètre indique 18 degrés, il fait beau et sec, bien qu’un peu frais.  Je m’arrête devant le numéro 366, face au porche amenant dans une cour où des ouvriers menuisiers s’affairent sur une poutre imposante. Le bruit des rabots couvre les conversations de ces hommes, revêtus d’une carmagnole. Au fond, la maison du propriétaire, le menuisier Duplay. C’est là que Maximilien Robespierre se sentant menacé, s’était réfugié le soir du 17 juillet 1791. Maurice Duplay lui avait proposé de l’héberger. Un hébergement provisoire qui était devenu définitif.

Un homme vient vers moi. Il a une trentaine d’année et porte un bonnet phrygien. Il se présente : Léopold Nicolas, imprimeur au tribunal révolutionnaire où il est également juré. Il me demande ce que je veux. Au loin, une jeune femme veille sur le devant de la porte de la maison d’habitation familiale. Elle se rapproche. Je lui annonce que je viens rendre visite à Maximilien Robespierre. L’homme me fouille tandis que la jeune femme me regarde attentivement. Un homme d’une cinquantaine d’année, Maurice Duplay certainement, l’appelle :

- Eléonore ? Que se passe-t-il ?

Le bruit des rabots s’arrête. Tous les ouvriers écoutent à présent.

- Un citoyen vient rendre visite à Maximilien !

Maurice Duplay me regarde. Il m’a déjà aperçu plusieurs fois dans les tribunes où siège la Convention.

- C’est d’accord… poursuit l’homme en dégageant un grand sourire.

La jeune femme de la maison répondant au prénom d’Eléonore m’entraîne alors dans un petit escalier en bois, grâce auquel on peut aller vers les chambres des parents et des filles de la maison d’un côté, et de l’autre vers d’autres pièces en enfilade. Eléonore frappe à la porte de l’une d’elle timidement. Puis, elle tourne légèrement la poignée de la porte qui s’entrouvre et me laisse entrer dans une pièce exiguë de deux mètres de large au plus, éclairée par une étroite fenêtre donnant sur la cour. Un lit est dressé dans une petite alcôve. Robespierre est assis à son bureau, entouré de livres dont il prend référence ; le contrat social et l’Emile de Rousseau. C’est tout juste si le conventionnel me regarde, beaucoup trop occupé à rédiger un discours qu’il lira ce soir au Club des Jacobins qui est à deux pas d’ici. Je m’hasarde à lui poser une première question :

1 croquis

- Que pensez-vous de la situation aux armées ? La guerre a entraîné la terreur et cette dernière, la crainte du gouvernement révolutionnaire… Êtes-vous toujours partisan d’une armée dont le seul objectif serait de défendre nos frontières ?

- La plus extravagante idée qui peut naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à mains armées chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés…répondit-il avec une grande assurance.

Je poursuis :

- Ne craignez-vous pas qu’un jour et fort de nos victoires, un coup d’état militaire vienne mettre un terme à la révolution ?

Robespierre semble réfléchir un instant !

- Le pire de tous les desspotismes, c'est le gouvernement militaire.

Je sens Robespierre tendu. Sa peau est blanche, d’une blancheur livide. La porte de la chambre vient de se refermer. J’entends le pas de la jeune femme redescendre l’escalier en colimaçon.

Robespierre entame alors un long monologue…

  • Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est moins un principe particulier, qu'une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie.

 

  • Vous apparaissez à ce jour comme l’unique défenseur du peuple depuis que vos ennemis Dantonistes et Hébertistes aient été confondus…

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Robespierre se raidit tout à coup :

  • D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela, je méprise quiconque à la prétention d'être quelque chose de plus.

Cette réponse n’appelle pas d’autres questions sur le sujet. Pourtant je tente une question à laquelle il ne s’attendait pas :

  • Pensez-vous que le peuple vous ait soutenu lors de l’arrestation et du procès de Danton ?

 

Après un léger temps d’arrêt, il me lance, passablement irrité :

- Ce qu'on a dit de Danton ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Pétion, à Chabot, à Hébert même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Églantine, son ami et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? en quoi est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la sévérité des amis de la liberté.

 

  • Vous persistez à penser qu’un comité de clémence aurait été néfaste à La Nation ?

 

  • La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare !

 

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Il arrête soudain d’écrire et glisse sa main sous le bureau. J’entends un doux grognement raisonner dans la petite pièce. C’est celui de Brount, le chien de Maximilien. Tout à l’heure, il l’emmènera se promener sur les chemins fleuris des Champs Elysées, juste avant la séance des Jacobins. Mais l’homme est maintenant en confiance et poursuit :

- La vertu produit le bonheur comme le soleil la lumière, car la royauté est anéantie, la noblesse et le clergé ont disparu, le règne de l'égalité commence.

Je profite de cette allusion pour parler de la royauté :

  • Lors des débats sur le jugement de Capet j’avais déclaré : « Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive » j’aurai pu ajouter que : « l'assemblée a été entraînée à son insu loin de la véritable question. Il n'y a point ici de procès à faire; Louis n'est point un accusé. Vous n'êtes point des juges. Vous êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État et les représentants de la nation. Vous n'avez pas une sentence à rendre pour ou contre un homme mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. »

Certes on ne peut être plus clair. On frappe à la porte. Une femme assez âgée tend le cou à travers l’entrebâillement de la porte. C’est certainement madame Duplay mère qui vient s’assurer que tout se déroule bien. Robespierre est bien gardé. Sais-t-il à cet instant que son plus grand danger lui vient de lui-même ?

  • Vous venez de faire revenir un certain nombre de représentants en mission à Paris afin qu’ils s’expliquent sur leurs exactions. Parmi eux il y a des députés comme Fouché, Tallien, Carrier…
  • Je suis fait pour combattre le crime et non pour le gouverner !

Puis il ajoute en se levant tout en agitant une main longue et fine :

  • La force peut renverser un trône ; la sagesse seule peut fonder une république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis ; soyez révolutionnaires et politiques ; soyez terribles aux méchants et secourables aux malheureux ; fuyez à la fois le cruel modérantisme et l'exagération systématique des faux patriotes : soyez digne du peuple que vous représentez ; le peuple hait tous les excès ; il ne veut ni être trompé ni être protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant.

 

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L’homme qui est face à moi est fatigué. Il ôte ses lorgnons et les essuie avec une peau de chamois. A l’extérieur, les voix se sont tuent et le bruit des instruments employés par les ouvriers menuisiers également. Il se verse un verre d’eau et racle sa gorge à plusieurs reprises. Hier, la Convention et Maximilien Robespierre, s’étaient rendus autour du bassin rond du jardin des Tuileries. On y avait élevé le symbole de l’Athéisme représenté par un monstre. Robespierre, portant son habit bleu et l’écharpe tricolore de représentant de la Nation, tenant un bouquet de fleurs et d’épis à la main avait précédé le cortège des députés de l’assemblée nationale jusqu’au Champ-de Mars où l’hymne à l’Être suprême avait été chanté par la foule.

  • Parmi les députés présents à la fête de l’Être suprême, certains se sont moqués de la cérémonie, allant jusqu’à refuser de marcher au pas comme l’avait indiqué le peintre David, grand maître de la fête. Ne pensez-vous pas que ce culte,  loin de créer l'unité morale entre les révolutionnaires, risque de susciter une crise politique au sein du gouvernement.

 

Robespierre, joint ses deux mains et déclare :

 

  • L'idée de l'Être Suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice elle est donc sociale et républicaine.
  • Pensez-vous triompher des méchants et vaincre la corruption ?

Le tribun se lève, je sais qu’il souhaite écourter notre conversation à présent. Il me regarde et me confie d’une voix faible et aigue :

 

  • La ligue des méchants est tellement forte, que je ne puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret, je vous laisse ma mémoire elle vous sera chère et vous la défendrez. Il est plus facile de nous ôter la vie que de triompher de nos principes… 

Puis, d’un ton ferme n’appelant aucun autre commentaire :

 

  • La mort est le commencement de l’immortalité ! 

L’homme s’est de nouveau assis, il a repris l’écriture de son discours d’une plume habile. Je quitte la petite chambre en le regardant une dernière fois. Je remarque qu’il est fidèle à sa réputation et qu’il s’est fait poudrer sa perruque, comme tous les matins : son seul luxe et sa dernière passerelle envers l’ancien régime. Léopold Nicolas m’attend en bas de l’escalier en colimaçon donnant vers la cour. J’entends des voix tout près et croise un homme qui se véhicule à l’aide d’une drôle de machine, c’est le député Couthon, paralytique… Près de lui, un grand jeune homme au teint pâle, d’une extrême élégance, l’accompagne vers la maison d’habitation des Duplay. C’est Saint-Just. Je regarde la fenêtre de Robespierre donnant sur la cour. Il est debout, rideau écarté, près de lui Eléonore, la jeune femme de la maison, qui me fusille du regard… Son père, Maurice Duplay me raccompagne et referme le porche. Dans un peu plus d’un mois, on jettera des sceaux de sang sur les murs de la maison du menuisier alors que Robespierre effectuera son dernier voyage, rue Saint-honoré, pour rejoindre la place de la Révolution où l’attend la guillotine. Dans un mois, la corruption aura eu raison de la vertu et laissera sa place, dans quelques temps, à la dictature d’un jeune général corse qui embrasera le monde…

 

Michel Benoit

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