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La Machine à remonter l'Histoire: Anatole Deibler, le passant d’Auteuil.

Avec la rencontre avec Anatole Deibler, je poursuis cette série de rencontres, débutées dans le magasine " Les grandes affaires de l'Histoire " et brutalement interrompu il y a peu de temps. En lisant ces chroniques, en vous glissant à l'époque de ces personnages célèbres que je vous propose de rencontrer régulièrement, je vous emmène avec moi dans un autre monde grâce à ma machine à remonter l'Histoire pour vous faire partager la vie, les habitudes, les pensées des plus grands personnages historiques.

Anatole Deibler ne fut pas un bourreau comme les autres. Il officia 47 ans et coupa 395 têtes sous la IIIème République.

 

La maison de la Villa Dufresne.

 La petite impasse est étroite, bordée de maisons imposantes, tantôt entourées de murs et tantôt de hautes grilles, rehaussant de bas murets. La voie est recouverte de cailloux blancs, mais l’herbe tente de reprendre ses droits et vient envahir les dalles posées au milieu de l’allée.  Ici, bien qu’à quelques centaines de mètres de la porte d’Auteuil, tout sent la province. Je m’arrête au numéro 12 de la petite voie privée et aperçois loin derrière la grille noire qui clôture la petite propriété, une maison belle bourgeoise. C’est la Villa Dufresne, la demeure familiale des Deibler, bien qu’aucun signe n’y fasse allusion. Dans la cour, un acacia disperse ses feuilles sur l’allée menant au perron. Un homme vient m’ouvrir. Un petit homme à la barbiche blanche, portant béret. Ses vêtements simples lui donnent l’allure d’un bon grand-père. Sa taille est courte, ses épaules solides ; c’est une force de la nature. Il me toise d’un regard perçant. Ses yeux, bleus clairs, me dévisagent comme s’ils évaluaient en quelques secondes ma taille et mon poids. Un frisson me parcours, un gène que j’ai du mal à dissimuler. L’homme s’en rend compte et me propose d’entrée chez lui. Aucun doute n’est possible, je suis bien en présence d’Anatole Deibler.

La salle à manger est étroite, sur meublée. Je prends place sur une chaise cannelée. Près de moi, de nombreux cadres de photos souvenirs sont disposés sur un grand buffet Henri II. Ici, le feuilleton d’une vie y est résumé en un clin d’œil. On y voit, entre autre, Rosalie Deibler, son épouse et Marcelle, leur fille, posant sur la plage de Royan.

J’ai préparé un grand nombre de question mais c’est lui qui prend l’initiative de la conversation.

-         Vous voyez, j’ai des passions ! La photographie en est une. Ma fille Marcelle en est une autre. Elle seule arrive à me consoler de la disparition de son frère, le petit Roger, à l’âge de deux mois, mort d’une maladie infantile. Alors, le jeudi, alors que Rosalie allait faire son marché, avenue de Versailles, et qu’elle marchandait le prix des poireaux, j’emmenais ma fille sur les manèges à chevaux de bois de la porte d’Auteuil et surveillais les tours de piste en écoutant l’orgue de Barbarie.

Anatole_Deibler_(1863-1939)_-_photographié_en_juillet_1900

Les premiers pas dansle métier

J’aperçois un chien, assis entre la cuisine et la pièce où nous sommes.

-         C’est Rip-Rip, mon bon griffon noir, nous sommes inséparable… C’est avec lui que j’aime à me promener le soir sur les berges de la Seine. Me dit-il amusé, mais je suppose que c’est l’exécuteur que vous êtes venu voir ?

-         Effectivement… Il est connu de tous que vous ne travaillez qu’en famille ?

-         Tout à fait, on n’est jamais mieux servi que par les siens, c’est pourquoi mes aides sont mes beaux frères Louis et Eugène Rogis, entre autres, sans oublier mon neveu le jeune Obrecht qui est très prometteur

-         Vous exercez ce métier depuis longtemps…

-         Oui, j’ai débuté ma vie professionnelle comme vendeur en confection, et puis un jour, je venais d’avoir dix-neuf ans, c’était un 30 mars et habitions rue Vicq d’Azir, mon père Louis Deibler, bourreau de France, m’annonça : «  J’ai reçu tout à l’heure ma réquisition pour un nommé Lantz, un parricide. C’est pour demain matin. Et cette fois, je t’emmène, je souhaite qu’au moins tu viennes voir. Je te réveillerai vers minuit. Va dormir ! » C’était ma première tête en tant qu’aide.

Je regarde Anatole, son regard semble triste. Il poursuit :

-         C’est Joseph, mon grand-père qui avait renoué avec la tradition ancestrale en acceptant la vacance de l’un des aides du bourreau de Dijon. Louis, mon père, devait lui succéder. Je n’avais guère envie d’entrer dans «  la carrière » et le service militaire pouvait me servir d’échappatoire, bien qu’exempt de cette obligation de par la fonction de mon père. Mais voyez-vous, je savais que je ne pouvais échapper à mon destin et je cédais en m’embarquant pour Alger où je devenais bourreau aux côtés de mon grand-père maternel. Je devais y rester six ans !

À l’autre bout de la pièce, mon regard croise un petit bureau où sont déposés des carnets reliés. L’ordre règne dans cette maison à l’image de l’homme qui est assis face à moi. Au mur, un calendrier est accroché où sont apposées quelques annotations : c’est l’itinéraire des prochaines vacances à la Baule. On s’y rendra avec la Panhard flambante neuve qui ne dépasse guère les 50 kms/heure. C’est aussi l’organisation des voyages professionnels, les horaires du Chemin de fer, les départs, arrivés, les réservations d’hôtel, car Deibler aime avoir la précision d’un chirurgien et se comporter en bon greffier.

-         À regarder vos notes, j’ai l’impression que rien n’est laissé au hasard…

-         Tout à fait, me répond l’homme d’un ton paternel, mais ne vous trompez pas, je ne suis pas un fonctionnaire zélé, mais un simple contractuel. L’organisation est importante pour répondre en temps et heure aux exigences du ministère de la Justice dont je dépends. Voyez-vous, bien que l’on me surnomme Monsieur de Paris, il m’arrive de parcourir un véritable tour de France pour couper quatre ou cinq têtes à la suite…

Souvenirs de voyage.

Sur une armoire, deux grands sacs de cuir dépassent légèrement de la casquette. Ce sont sans doute des sacs de voyage que Deibler utilise régulièrement et une question me vient à l’esprit :

-         Comment se compose votre emploi du temps lorsque vous partez en mission professionnelle ?

-         Mes aides et moi restons groupés, dernièrement nous étions de passage à Rennes et avons visité les vieux quartiers avec ses maisons typiques, puis nous avons été déjeuné et avons fait un excellent repas, car en Bretagne, il n’y a pas que les crêpes et le cidre !

-         Sauf votre respect, on pourrait penser que vous vivez comme un rentier ?

-         Un rentier qui doit couper parfois trois têtes en trente secondes… Ne croyez pas tout ceci, il faut surveiller « la bécane », se coucher de bonne heure, se lever, arriver avec le fourgon devant la prison, monter la guillotine devant la porte de la maison d’arrêt sans faire de bruit et sonner, très précisément vingt minutes avant le lever du jour, à la porte de l’administration pénitentiaire  pour prendre en charge le condamné comme le veut la loi.

Nous nous sommes levés, j’aperçois par la fenêtre, Rosalie jetant à la volée des graines aux poules et aux canards qui sont au fond du terrain. Anatole pose la main sur l’un des carnets déposés sur le bureau.

-         Je ne sais pourquoi je note tout ceci… Peut-être pour me disculper d’un éventuel sentiment de culpabilité que je n’aurai sans doute jamais ! Mais pourtant ma main ne tremble pas ! Dans ceci, poursuit-il, je relate les derniers instants, les dernières paroles des condamnés, pour la postérité…

-         Justement à ce propos, avez-vous déjà douté de la culpabilité de ceux que vous avez exécutés ?

-         Je n’ai aucun scrupule religieux, ni de cas de conscience, les « savants spécialistes » ayant parlé, il ne reste qu’à mettre en œuvre et exécuter.

-         Au fur et à mesure des exécutions, vous êtes devenu un homme populaire Anatole Deibler, il est vrai que toute la France connaît le nom de Deibler ! Votre nom, à l’image de la famille Sanson, semble demeurer éternellement attaché à l’instrument que vous utilisez : la guillotine…

-         Pourtant cette réputation je la dois autant à l’image que je porte qu’à la publicité qui m’en est faite par les petits truands, les assassins, les « Apaches » qui règnent sur les fortifications aux limites de la Capitale et des banlieues. C’est également le cas en province où mon nom fait peur.

-         On vous met en chanson et il n’est pas rare d’écouter la complainte de la Veuve à la terrasse d’un café ou dans le fond d’une cour d’immeuble, fredonnée par des chanteurs à l’image de la grande Damia ?

Anatole semble réfléchir quelques instants. Puis, l’œil pétillant se met à murmurer :

« Voici venir son prétendu,

Sous le porche de la Roquette,

Appelant le mâle attendu,

La Veuve à lui semble coquette,

Pendant que la foule autour d’eux,

Regarde frissonnante et pâle,

Dans un accouplement hideux,

L’homme crache son dernier râle,

Car ses amants claquant du bec,

Tués dès la première épreuve,

Ne couchent qu’une fois avec la Veuve… »

 

Devant mon étonnement, il s’arrête soudain :

-         Mais rassurez-vous, elle n’est pas ici la Veuve…elle est dans un hangar, au 60 bis de la rue de la Folie Regnault où elle se repose et cuve son sang !

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Une exécution ne dure pas « trente secondes », mais trois !

L’homme a de l’humour, c’est le moins qu’on puisse dire. Ainsi, par le meilleur des hasards, je découvre deux Deibler : l’un petit-bourgeois, aimant le luxe, l’automobile, la photographie, une vie paisible, entouré de son chien, de ses animaux de basse-cour qu’il refuse de tuer et l’autre, l’homme rigoureux, zélé, organisé, discret à souhait, mais sans aucun scrupule, partisan farouche de la loi et de l’ordre établi, mettant sa main armée au service de l’état, une main vengeresse qui a le privilège d’avoir le droit officiel de tuer.

Je sais que notre conversation va bientôt s’achever et je me permets de poser quelques questions supplémentaires :

-         Pensez-vous avoir contribué à la diminution de la souffrance des condamnés que vous avez exécutés ?

-         Oui, tout à fait dit-il d’un air fier, durant des années on savonnait les Rainures de bois dans lesquelles glissaient les flancs du « mouton ». Il y avait des ratés… On s’employa à les garnir de cuivre. J’y ajoutai des roulettes latérales afin que la descente soit rapide et sans frein. Ensuite, en bout de course et après que la tête ait été tranchée, le couperet restait libre, mais les extrémités du « mouton » venaient buter sur des boudins de cuir, puis de caoutchouc. J’y ai ajouté des ressorts placés au bout de chaque rainure latérale qui amortissent le choc.

-         D’autres choses ?

-         Et puis, bien sûr, ma grande idée, précise-t-il avec une grande fierté, l’ensemble mouton- couperet est retenu par une flèche d’acier engagée dans l’énorme pince. Il suffit par un système de tringles d’écarter ces ressorts, la pince s’ouvre, la flèche n’étant plus maintenue tombe alors avec le couperet ! Vous voyez !

Anatole Deibler se lève. Je regarde ses mains. Elles sont charnues. Ses doigts sont petits et boudinés. Nous sortons sur le perron. Madame Deibler est revenue du marché. Demain, c’est Anatole qui fera la cuisine, car demain, comme tous les dimanches, le couple Deibler reçoit des amis, les proches, les Rogis, les Defourneaux, les troisièmes aides, Martin, peut-être Sablin et le neveu de la famille, le préféré d’Anatole, Obrecht, l’amoureux transit de Marcelle, bien que ces deux-là soit cousin. Au point du jour, Anatole s’enfermera dès le petit matin pour concocter à ses amis un pot au feu dont il a le secret. Tout ce petit monde parlera vacances, à Royan, à la Baule… On plaisantera sur le nom qu’on empruntera pour changer de patronyme afin de déjouer la curiosité des journalistes…

Le petit homme est venu avec moi jusqu’à la grille de fer forgé. J’aperçois sa femme qui guette à la fenêtre de la cuisine. Je remercie le vieil homme et m’engage sur la voie lorsqu’Anatole m’interpelle. Ce n’est pas le petit bourgeois discret qui s’adresse à moi une dernière fois, mais l’homme autoritaire, le chef de meute, qui ne s’en laisse pas compter :

-         Juste quelques précisions avant de vous quitter : Je n’ai jamais été fonctionnaire malgré mes demandes et mon insistance, mais un contractuel ! Une exécution ne dure pas « trente secondes », mais trois ! Et mon rôle ne se réduit pas à peser sur le déclic comme beaucoup peuvent le penser, mais je suis responsable des exécutions et j’ai coupé plus de trois cent cinquante têtes à ce jour…

Je n’ai pas le temps de répondre. L’homme a disparu derrière les hautes grilles noires protégeant la villa des curieux. Je ne le reverrai pas, bien que ce vieil homme sans âge qui vient de fêter ses soixante-dix ans paraisse d’une solidité à toute épreuve. Je m’étonne encore d’avoir eu accès à l’intimité de l’un des derniers bourreaux de la République, mais déjà le canon gronde en Europe et la condition de vie d’un exécuteur des hautes œuvres et de ses futures victimes n’est plus dans l’urgence de l’actualité. Car l’avenir s’annonce sombre, et une question me vient à l’esprit : que pèseront demain, les trois cent cinquante têtes coupées par Anatole Deibler face aux horreurs d’une guerre qui comptera plus de six millions de morts.

Michel Benoit