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Monsieur «  Jo » résistant nivernais.

Résistant de la toute première heure, Georges Girard, alias Monsieur Jo, devait connaître la torture, l’incarcération, la déportation et être, peut-être, à l’origine sans le vouloir, du chef d’œuvre d’Alain Reisnais, Hiroshima mon amour, scénarisé par Margueritte Duras, ancienne épouse de son compagnon de peine Robert Antelme.

Georges Girard, né à Paris le 22 mars 1903, habitait le faubourg de Mouesse à Nevers. Il avait été mis en pension dans la Nièvre, à Nevers, chez Madame Champaux qui exerçait la profession de nourrice. Enfant, il recevait de temps à autre, la visite de sa mère, Constance, une jolie femme, d’une grande élégance…on prétend qu’elle était employée de maison chez un fourreur parisien, et que ce dernier pouvait fort bien être son père.
Quelques années plus tard, le couple devait partir pour les États unis sans laisser d’adresse.
Ne recevant plus de visite, il est confié officiellement à l’assistance publique.
Comme tous les enfants dans sa situation, il est destiné à travailler dans les champs, mais il s’y refuse et à l’âge d’acquérir son indépendance financière, Georges va alors s’engager dans l’armée. Cette expérience, sera la cause de son antimilitarisme sans appel qui se conjuguera, d’ailleurs, avec un anticléricalisme tout aussi radical. Alors qu’il est question d’aller jouer des armes, lors de la guerre du Maroc, il se mutile pour y échapper en s’écrasant les doigts de la main avec un marteau, ce qui a pour conséquence de le rendre handicapé à vie.
Cet épisode montre sa force de caractère, force qui lui permettra de survivre, quelques années plus tard, durant sa captivité en Allemagne.
Il entre à la compagnie du Gaz et va s’intéresser vivement à la politique. Il se syndique et devient le secrétaire général régional de la CGT. À ce titre il rencontrera le futur ministre, Marcel Paul, qui est secrétaire général de la Fédération des services publics, hospitaliers, éclairage et force motrice (CGTU). Il s’oppose au parti communiste quand ce dernier se met à flirter avec Staline et intègre la SFIO.
Il se marie avec Irène Bonnamour, avec laquelle il aura deux enfants.
La guerre déclarée, Georges fait partie des premiers Mouessards (habitants du Mouesse, quartier populaire de Nevers) à avoir intégré un réseau de la résistance française. Pour lui ce sera l’O.C.M. (l’Organisation civile et militaire), l’un des huit mouvements qui constituèrent en mai 1943 le C.N.R. (Conseil National de la Résistance).
Il est connu des résistants sous le nom de « Jo ».
L’arrestation

Les Allemands sont sur leurs gardes, la Nièvre est classée en Zone rouge. La
Gestapo et les polices spéciales de Vichy arrêtent et torturent à l’École Normale de filles, boulevard Victor Hugo. Trente-deux résistants sont fusillés à Nevers, onze à Cosne. Albert Laragon, dit « Oncle Oscar », du mouvement « Vengeance » de Livry est arrêté le 16 janvier 1944, et sera déporté à Mauthausen. Julien Benevise, Commissaire de Police de Cosne, sera arrêté le 11 février 1944.

Georges Girard dit « Jo » est dénoncé à la Gestapo. Il aurait été prévenu de son arrestation quelque temps plus tôt, mais, souffrant d’une entorse, il reste chez lui et attend. Il est arrêté le 14/02/1944 à son domicile, Faubourg de Mouesse.
Les soldats veulent l’emmener et sa femme obtient qu’il puisse emmener des souliers. C’est sa fille qui, sous la menace d’un revolver, va les chercher à la cave de l’habitation. Elle en restera traumatisée toute sa vie.
Georges Girard est emmené au siège de la Gestapo à Nevers, au 2 rue Thévenot, puis au 24, rue Jeanne d’Arc, où il est interrogé et torturé durant 6 mois. Il est interné à la prison de Nevers, rue Félix Faure, aujourd’hui rue Paul Vaillant Couturier.
Selon une confidence faite à son fils peu avant sa mort : 
« Sa cellule aurait côtoyé celle d’un jeune résistant avec lequel il aurait communiqué en morse à l’insu de ses geôliers. Ainsi le jeune lui apprenait qu’il n’avait pas parlé, qu’il n’avait pas trahi et que l’ennemi ne savait pas quel était le rôle exact de «Georges Girard » dans la résistance. En un mot : « Jo, tu n’es pas Jo ! » En tout cas l’ennemi n’en savait rien. Georges Girard expliquera plus tard qu’au petit matin, il avait vu le jeune homme héroïque, s’en aller vers une mort certaine en compagnie de son cercueil et de ses assassins. »
Georges Girard, lui non plus, grand taiseux et dur à cuire devant l’éternel, pour la circonstance, ne parlera pas et personne, à part les résistants, ne pourra connaître son pseudonyme "Jo " !
Devant la poussée alliée et le développement des maquis, la Wehrmacht quitte Nevers en juillet et août 1944, se repliant lentement devant les forces alliées qui remontent du sud de la France... La Gestapo s’est débarrassée des prisonniers et les a transférés à Dijon, puis à Belfort où un train en partance pour Buchenwald est préparé. 

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En route pour Buchenwald, il prend le dernier train partant de France à Belfort.

Alors qu’à Nevers la libération est marquée par les fêtes et la liesse populaire, le train part de Belfort le 5/9/1944 avec Georges Girard et aussi ses camarades, André Michard de St Éloi, Emile Petitrenaud du maquis Julien et Emile Testard de Nevers, René Rousseau de Montsauche, Jean Thevenin et Jacques Petit de Cosne-sur-Loire et Louis Thevenot de Druy Parigny.
Le train est composé de 177 hommes et de 4 femmes.
Seulement 80 d’entre eux rentreront de déportation neuf mois plus tard. Les autres connaîtront une fin tragique. 174 sont français, mais il y a aussi deux Italiens, 1 américain, 2 Espagnols, 1 Hongrois et 1 Polonais parmi eux.
Arrivé à Buchenwald, on donne à Georges Girard le matricule 85173. Il devra l’apprendre par cœur en allemand si on lui en donne l’ordre sous peine d’être battu à mort par ses geôliers.
Il est ensuite affecté au Kommando Bad Gandersheim, situé à 80 km au sud-ouest de Brunswick, à peu de distance de Seesen et Münchehofe, et ce, dès le début du mois d'octobre 1944. Les détenus travaillent dans une usine, à la fabrication de carlingues d'avions Heinkel. Ils sont plus de 500 en janvier 1945.Ils sont logés dans une ancienne église désaffectée, à proximité de l’usine.
La rencontre et la marche de la mort.
Robert Antelme témoignera à ce propos : « Je rapporte ce que j’ai vécu. L’horreur n’y est pas gigantesque. Il n’y avait à Gandersheim ni chambre à gaz ni crématoire. L’horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. Le ressort de notre lutte n’aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu’au bout, des hommes. » 
Les détenus sont évacués de Bad Gandersheim à pied vers Bitterfeld, puis par train à Dachau.
C’est lors de l’évacuation et la marche forcée vers Bitterfeld, qu’il rencontre Robert Antelme. Alors que Georges Girard est d’allure imposante et robuste, Robert Antelme est malingre et fatigué. Les deux hommes savent que les trainards, lors des marches forcées, sont exécutés sans préavis par les gardes SS. Robert Antelme racontera la longue marche mortelle après l’évacuation du camp (les malades, à qui on promet l’hôpital, seront assassinés dans un bois) puis le train vers Dachau, et enfin, leur libération. Les soldats américains, gentils et respectueux, sont néanmoins incapables de comprendre ce qu’ils ont vécu – « effroyable », « inimaginable », il faudra se contenter de ces mots-là. 
Les deux hommes vont se lier d’amitié et Georges Girard va protéger Robert Antelme et l’aider à atteindre Bitterfeld. Dorénavant et à compter de ce jour, pour Robert, Georges sera “Jo”.
Robert Antelme écrira plus tard : “Il n'y a pas de différence de nature entre le régime "normal" d'exploitation de l'homme et celui des camps. Le camp est simplement l'image nette de l'enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent encore tant de peuples »
Les deux hommes font connaissance. Robert est écrivain et poète. Il s’est marié en 1939 avec Margueritte Duras qui travaille alors pour une maison d'édition. Leur premier enfant, un garçon, meurt à la naissance en 1942. Tous deux entrent dans la résistance. Leur groupe tombe dans un guet-apens, Margueritte Duras réussit à s'échapper, aidée par Jacques Morland (nom de guerre de François Mitterrand), mais Robert Antelme est arrêté, emprisonné à Fresnes, puis envoyé à Buchenwald le 1er juin 1944.
Georges Girard sera libéré le 29 avril 1945 et envoyé immédiatement en sanatorium. Il y restera jusqu’en 1946.
Robert Antelme a plus de chance. François Mitterrand est devenu Secrétaire général aux Prisonniers, déportés et réfugiés PDR et accompagne le général Lewis comme représentant de la France pour la libération des camps de Kaufering et Dachau à la demande du général de Gaulle. C'est là, en compagnie de Pierre Bugeaud, qu'il découvre, « par un hasard providentiel », Robert Antelme, mari de son amie Marguerite Duras. Antelme est à l'agonie, atteint du typhus. Les mesures sanitaires interdisant de l'évacuer, il organise l'évasion de cet ancien membre de son réseau et le rapatrie en avion sanitaire jusqu’à Paris.
Margueritte Duras a tiré de cette époque hors norme un récit intitulé La Douleur.

 

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Nevers...retour à la maison.

Georges Girard, « Amaigri, perdu dans un costume gris- bleu, le regard lointain, il a été raccompagné dans son quartier par Monsieur Ozamon, son voisin,qui fait taxi et tient la station-service du mouesse ! »nous raconte sa petite fille.
Jaco, son fils à 22 ans en 1946 et nous l’avons rencontré, il demeure toujours au 125 faubourg de Mouesse à Nevers.
Effectivement, en sortant de ce qui restait de la gare défigurée par les bombardements, Georges Girard a contacté son voisin, Monsieur Ozamon. C’est lui qui viendra le cherché au volant de sa camionnette pour le ramener chez lui, parmi les siens...
Ne l'ayant absolument pas reconnu et, bouleversé par ce retour inattendu, il l'a accompagné jusqu'à l'impasse qui se trouve être en face de son magasin !
Puis, il a répandu très vite la nouvelle dans le quartier: " Monsieur Girard est de retour !"
Sa petite fille nous précise : « Lui, sans un mot, s'est dirigé vers " son chez lui ", a ouvert la porte de sa maison, se retrouvant face à sa femme, sa fille, pétrifiées devant ce mari, ce père revenu des camps de la mort !
Maman se souvient du cri de sa mère :" Georges !"
Dans les minutes qui ont suivi ce retour, le médecin, prévenu par les voisins, est arrivé précipitamment chez eux, ordonnant le repos et le calme ...
Les visites ont été interdites ! »

Duras, Antelme, Girard, et les autres…

C’est en se rendant en août 1947 à Paris, pour une réunion du CNR (comité national de la résistance) que Georges osera frapper à la porte de la demeure de Robert Antelme, alors marié avec Marguerite Duras.
« Profitant d'un court séjour à Paris, notre grand- père a eu envie de revoir Robert- Antelme.Marguerite Duras, dans un premier temps a fait barrage, mais quand le grand - père s'est présenté " jo ", elle a ouvert tout grand sa porte ...
Appartement grandiose, retrouvailles fraternelles !
Robert Antelme était couché dans sa chambre ...très, très fatigué ...ils sont restés seuls à l'abri des regards ! »
Robert Antelme vient de publier chez Gallimard son ouvrage : L’Espèce humaine. Le livre est dédié à Marie Louise, sa sœur morte en déportation. Robert Antelme y montre des déportés qui conservent leur conscience face aux "pires cruautés humaines". Les hommes qu'il décrit, réduits à l'état de "mangeurs d'épluchures", vivent dans le besoin obsédant, mais aussi dans la conscience de vivre.
Peu de temps auparavant, Robert Antelme avait fondé en 1945, avec Margueritte Duras, les éditions de la Cité universelle.
Hiroshima mon amour, né à Buchenwald ?

Robert Antelme divorce le 24 avril 1947. Duras épouse l’ami du couple, Dionys Mascolo, dont elle se sépare quelques années après. Jean leur fils naît le 30 juin 1947. Antelme et Duras devaient travailler encore ensemble. Lui, poursuivant un travail discret dans les milieux littéraires, collaborera aux Temps modernes et militera au Parti communiste français, dont il sera exclu en 1956, après la répression par les troupes du pacte de Varsovie de l'insurrection de Budapest. Pendant la guerre d'Algérie, il sera signataire du Manifeste des 121.

Ces années de retour de camps, Robert Antelme les a passés à se souvenir et à parler à ses proches, Margueritte Duras est de ceux-ci, de son amitié avec Georges Girard, nom de code de résistance « Jo », amitié qui était née d’une solidarité lui ayant permis d’éviter de périr au cours de la marche de la mort en direction de Bitterfeld.
Il lui a parlé de “Jo” certes, mais aussi de la ville où son ami habitait, Nevers. Margueritte Duras s’en serait souvenue certainement lorsqu’elle écrivit le scénario édité chez Gallimard “ Hiroshima mon amour” qui sera mis en image par Alain Reynais et où la ville de Nevers sera omniprésente.
On pourrait donc penser que Hiroshima mon amour serait né d’une amitié survenue entre deux déportés à Buchenwald, ou plutôt que le scénario, tel qu’on le connaît, n’aurait jamais existé si Robert Antelme n’avait pas rencontré Georges Girard à Buchenwald…
Idée farfelue, me direz-vous ? Peut-être, mais pourquoi pas… Les plus belles histoires ne viennent-elles pas de l’inconscient …et puis Hiroshima mon amour n’est-il pas un film dont le scénario est un large appel à la paix entre les peuples, comme l’avait été, quinze ans plus tôt, le serment prêté par les survivants du camp de Buchenwald, lesquels ayant pour idéal la construction d’un monde nouveau dans la paix et la liberté.
Georges Girard meurt des suites de ses maltraitances le 12 août 1949. Il est enterré au cimetière Jean Gautherin à Nevers. Son ami, Robert Antelme qui affirmait «  L'homme n'est rien d'autre qu'une résistance absolue, inentamable, à l'anéantissement » meurt le 26 octobre 1990.


Michel Benoit

* Les photographies de Georges Girard Collection personnelle

La photographie du camp de Bucchenwald Mémorial de la Shoa.