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« L’oubli est la condition indispensable de la mémoire ».

Le jeune Alfred Jarry qui débarque à Corbeil au printemps 1898 n’est pas un débutant du monde des lettres. Il a déjà donné des preuves de son talent original et il a sa place parmi les écrivains de son époque, celle du symbolisme.

Jarry, et cinq de ses amis dont les deux Vallette, louent pour l’année une maison à Corbeil, pour écrire et se reposer, au bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport.

Ce secteur du val de Seine était alors prisé par un certain nombre de gens de lettres qui y avaient une résidence. On y notait deux pôles: la forêt de Sénart où on trouvait Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart, Demolder-Rops, illustrateur de Baudelaire, à Essonnes; et la forêt de Fontainebleau, avec les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs et quelques autres à Montigny-Marlotte. Tous étaient liés et se recevaient entre eux. La région était devenue une colonie littéraire.

La maison du quai de l’Apport, élue par les amis, existe encore, inchangée, à Corbeil. Attenante à une autre, en tout sa semblable, un peu en retrait de la rue dans son jardin et derrière sa grille, elle comprend un rez-de-chaussée, un étage et un comble. Seul a disparu le hangar à bateaux à droite, à la suite du percement d’un nouvel accès aux Grands Moulins de Corbeil qui sont sur l’arrière.

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Si Jarry profite de cette maison des bords de Seine pour travailler à ses « Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien » et à son « Almanach du Père Ubu », ce cadre bucolique va lui permettre de donner cours à sa fantaisie et ce, quelle que soit l’activité pratiquée.

Jarry est un cycliste passionné et c’est sur sa machine, achetée mais non payée, qu’il se fait photographier devant le « Phalanstère » , nom donné à la petite commune corbeilloise. Les « cycleries » sont fréquentes, en groupe ou en solitaire, quand il doit se rendre chez son éditeur parisien, Jarry n’emprunte que son vélo. Mais il possède aussi « un as », longue périssoire à

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un seul rameur, aussi nommé « noie chretien » qu’il met à l’eau à tout propos. Promenades, mais aussi pêches sur la Seine, il traque ainsi le « gros pohasson », de préférence en aval de Corbeil, au lieu-dit « les Iles », grâce aux asticots qu’il commande à un fournisseur local, qui livre parfois par erreur, la marchandise chez son homonyme, le pharmacien Jarry dont le nom se lit encore sur une maison au fond de la place de la mairie.

Las des extravagances répétées de Jarry qui tire au revolver sur les oiseaux du jardin, effarouchant ses voisins au passage, le propriétaire met fin au séjour de la bande d’amis.

Il en fallait plus pour décourager notre homme, deux ans plus tard il est de retour à Corbeil. Il loue aux Dunou, qui tiennent un petit cabaret pour mariniers près du barrage du Coudray, un appentis adossé à une vieille remise. Rebaptisé très vite sa « chaumière » ou son « studio du barrage », l’appentis est régulièrement envahi par l’eau de la Seine l’hiver. Qu’importe, Jarry s’en sort en montant sur la table, mais les éclats de verre et les têtes de poissons jonchent le sol, et les rats menacent les pneus de sa bicyclette, le sol n’était balayé que par « celui qui souffle », le vent.

Il décide alors d’acheter, par devant notaire, un petit terrain pour y construire sa propre maison de vacances et commande au menuisier Dubois, une cabane de 3,50 m de côté montée sur quatre pieds, appelée le « Tripode ». Sur un devis de mille deux cent vingt francs, il devait encore mille deux cent onze francs au menuisier le jour de son décès.

Alfred Jarry n’y est venu que de rares fois, sa mauvaise santé l’obligeant à se réfugier à Laval chez sa soeur et la cabane ayant été terminée dix huit mois avant sa mort.

Bien qu’éloigné de son cher Tripode, il y pensait constamment. Les fidèles Vallette surveillaient son petit bien. Après un dernier passage au Tripode en septembre-octobre 1906, il n’y revint plus et mourut à Paris à l’hôpital de la Charité le jour de la Toussaint 1907.

Ainsi s’en alla le pauvre petit père Ubu, Corbeillois d’adoption, étrange phalanstérien et propriétaire peu commun sur ces bords de Seine qu’il a tant aimés.