Cuverville

Juin 1905. André Gide a trente-cinq ans. Ni la pluie très fréquente ni la présence de son ami Jacques Copeau ne le détournent de l’écriture des premières pages de ce court roman dont il ne verra le terme que trois ans plus tard et qui sera son premier vrai "succès de librairie".

Dans ce récit tragique d’un amour qui se "dépoétise" pour céder à la vertu, Cuverville devient Fougueusemare, sa cousine Madeleine, Alissa et lui-même, le fils unique dont les parents décèdent prématurément, Jérôme.
Le Journal d’Alissa qui clôt le roman est composé de plusieurs lettres authentiques de Madeleine Rondeaux, qui, à la différence du roman, deviendra Madeleine Gide.

De nombreux détails et événements du récit sont autobiographiques.
Fougeusemare est bien cette grande maison qui "ouvre une vingtaine de grandes fenêtres sur le devant du jardin, au levant ; autant par derrière […] Derrière la maison, au couchant, le jardin se développe plus à l’aise. […] Puis, [en contrebas du jardin], de l’autre côté du mur que troue, au fond du potager, une petite porte à secret, on trouve un bois tailli où l’avenue de hêtres, de droite et de gauche, aboutit."

800px-André_Gide_01

Cuverville est la demeure de l’oncle maternel de Gide, Emile Rondeaux. Sa fille Madeleine en hérite en 1890 et épouse Gide en octobre 1895 à la mairie du village (le mariage religieux se déroule au temple d’Etretat et est décrit au début de L’Immoraliste).
Gide y passe quelques semaines d’été chaque année, depuis ses premières années jusqu’à 1938 principalement, année de la mort de Madeleine. Il circule en vélo dans les alentours (pour visiter ses amis Laurens à Yport), assiste au feu d’artifice à Criquetot, y compose une partie de son Journal et reçoit ses amis pour converser, se baigner, jouer au tennis : Valéry, Copeau, Martin du Gard, Maurois, Jacques Rivière, Charles du Bos et bien d’autres.
Cuverville accueille ainsi les principaux artisans de la future Nouvelle revue Française.

 

A l’intérieur, les traces de l’écrivain ont été réduites à néant lors d’une vente aux enchères. On retrouve malgré tout des pièces traversantes, des moulures et un escalier aux marches usées par les pas. Les seules meubles d’origine sont la table de la cuisine et un coffre fort, « trop lourds pour être déplacés ». Alors que le Curieux pourrait se sentir envahi d’une grande déception, les propriétaires réussissent à réhabiliter l’esprit de Gide. Ils nous expliquent donc, devant la cheminée, que Madeleine y a brûlé les lettres de son mari, un soir de colère ; qu’ils ont placé un piano dans le salon en accord avec le Journal de l’auteur ; que son bureau était situé dans cette pièce-là car il pouvait ainsi profiter de la chaleur de la cuisine ; ou encore que les coffres qu’on voit sous les fenêtres contenaient le bois.

C'est à Cuverville que mon grand père fera la connaissance de Gide. Le premier est jeune, l'autre d'âge mur. Camille Benoit est né l'année du mariage d'André Gide et tous les opposent. La classe sociale, l'âge... Mais la passion de la pêche pour l'un et des promenades champêtres pour l'autre vont les rassembler. Mon père, peintre, couchera sur la toile un paysage de Caux à Cuverville ( ci-dessous), en souvenir des récits relatés par mon grand père.

Photo 118