Les jaunes.
Juillet 1968.
Révoltons nous disait l’un, la cause est juste disait l’autre, nous sommes tous concernés assuraient certains, nous ne lâcherons rien écrivaient les autres…. Nous étions à quelques heures du résultat des élections … Deux mois, il y a presque deux mois, nous étions certains de gagner la partie, presque deux mois… Et puis, la vie avait repris son cours, la révolte était retombée, des hordes de véhicules surchargés affluaient sur la nationale 7 en direction de la grande bleue.
Deux mois seulement où tout avait été possible, mais qu’est-ce que la volonté d’un peuple face à la perfidie d’un pouvoir qui n’a eu de cesse, au cours des millénaires passés, à s’employer à le diviser. La trilogie de la manipulation, peur de l’insécurité, peur du vide, peur de la justesse de ses convictions, avait fonctionné une fois de plus. Le troupeau, après s’être fait lamentablement traité de veau, avait repris le travail, en chantant le refrain bien connu des perdants : « On a gagné ! » et « Plus jamais ça ! » deux titres bien connus du hit parade qui avaient fait leurs preuves tout au long de l’histoire du monde populaire, manipulé par les syndicats et les partis bourgeois qui vendaient leur âmes comme les marchands du temple avaient vendu, deux mille ans plus tôt, les effigies d’un dieu dont ils ne croyaient pas une seule seconde à l’existence.
Certains avaient résisté. Très peu en fait n’avait pas succombé à l’appel égoïste des rayons du soleil et du « on verra tout ça à la rentrée »… Déjà le goudron fumant s’étalait sur les voies principales auparavant jonchées de pavés centenaires. D’autres avaient succombé à la tentation, à l’esprit de l’infâme, à la trahison facile, ils avaient voté pour le pouvoir en place.
Nous les regardions, assis, tranquille, les dévisageant. Eux, baissaient les yeux devant la trahison. Nous, relevant la tête à leur passage en souriant comme pour leur faire comprendre que nous savions. On les appelait « les jaunes ». Pourquoi les jaunes ? Pourquoi pas les verts, les oranges, les bleus…. Non, c’était bien de jaunes qu’il s’agissait ! Et pourquoi pas après tout.
Je compris plus tard, bien plus tard, que les jaunes se reproduisent à grande vitesse, qu’ils s’accouplent, se rejoignent, se fortifient au travers des ans, mais qu’ils n’ont toujours aucun scrupule à trahir leur prochain et quand ils ne trahissent pas, et cela est bien pire, ils font en sorte de ne pas comprendre ce pourquoi on les interpelle, prennent un prétexte pour ne pas se joindre aux autres, les autres étant les descendants de ceux qui avaient refusé être des veaux.
Tout est bon pour eux afin d’esquiver les engagements ; un mot, une virgule, une sensation de trop fort, de trop faible, de trop rien, en fait tout est prétexte à ne rien faire. Car, il ne faut froisser personne et rester dans le consensuel, on ne sait jamais… Des fois qu’une prise de position sur tel ou tel sujet fâche un voisin, un collègue, un mélomane, ou un lecteur.
Ah ! Que ne feraient-ils pas pour paraître respectable, pour se fondre dans la masse du troupeau, pour se glisser dans la peau d’un animal sans âme et sans saveur, pour ne pas rater de vendre un strapontin au théâtre, pour ne pas se priver d’un article sans profondeur dans un quotidien local ou pour ne pas louper la vente d’un exemplaire d’un roman acheté par un lecteur qui pense que cette bonne action lui permettra de rentrer dans le sérail et l’intimité de quelques célébrités très locales et qui le demeureront éternellement.
Combien sont-ils à se cacher derrière des lunettes de théâtre ? Bien plus que ceux qui clament leur vérité ! La vérité, celle qui s’insurge….Mais n’est-ce pas le propre de l’homme après tout de crier sa vérité au mépris et à l’indifférence de ceux qui font et feront partie du troupeau pour l’éternité. Laissons les beugler. Après tout n’est-ce pas le seul langage qu’ils connaissent…..
L’insurgé.



























Je comprends ton mépris. Mais il est tellement difficile d'être intelligent et lucide dans une société abêtissante ! les gens sont souvent comme des enfants ; leur "doudou" les rassure. C'est irritant et même grave mais ... on oscille alors entre la colère et l'indulgence...non ?