DANTON_2"Le même mois, les deux hommes font la rencontre la plus importante de leur carrière politique en la personne de Danton qui vient d’être élu en tant que substitut au procureur de la Commune de Paris.

Ce colosse qui prétend «  la main sur le cœur » vouloir mourir pour le peuple est un avocat sans cause qui vient de vendre sa maigre clientèle pour se consacrer tout entier à la Révolution.

Danton avait connu la grande terreur avant d’en imposer la sienne au peuple de France. Cette fascination morbide provenait de cette calamité qui vous met les orbites aux étoiles ; la vérole. Comment l’avait-il contracté ? D’ailleurs, le savait-il lui-même au moins…A Reims, Troyes ou Paris, sous les arcades du Palais Royal du domaine d’Orléans avec quelques filles ou dans les rues sombres et étroites donnant sur la cathédrale sacrée au soir du couronnement du Roi Louis XVI pour lequel il avait fait le voyage à pieds d’Arcy sur Aube.

Le teint vitreux comme une bougie, il s’était réveillé un matin aussi mou qu’un fromage coulant, aussi gris qu’un ciel de novembre. Il avait combattu la maladie honteuse comme quelques années plus tôt il avait bravé le taureau au pré d’Arcy et elle ne lui avait laissé en souvenir de son passage que quelques traces sur son visage, comme sa lutte contre le taureau lui avait laissé indéfiniment un encornage à la lèvre. Tel un déluge qui aurait transporté les coquilles de la mer sur son visage d’adolescent, elle avait soudain prit congé et au lieu de tout lui dévorer en dedans, du foie à l’estomac, laissant aux asticots le soin de terminer le travail jusqu’à la moelle de sa large carcasse, elle s’était éclipsée subitement, ne laissant que quelques cavités lunaires sur son large visage de tribun.

Ces nombreux orifices caverneux s’étaient fossilisés sur son visage d’albâtre, devenant partie intégrante des archives du monde, épouvantant ceux qui le croisaient, seul témoignage d’une vie dont peu réchappaient en ces années lumières.

Ainsi était Danton. Ainsi était-il apparu à Claude Bazire dès son entrée à l’assemblée Législative. L’homme était partout, se mêlant à ce flot humain, arpentant les couloirs de l’assemblée en quêtes d’alliances inavouables, franchissant d’un pas ferme les quelques marches de la tribune qu’il prenait d’assaut, s’élançant à la proue du navire jusqu’à son sommet pour y déclamer ses ardentes passions dictées par son instinct féroce d’homme blessé et par ses faiblesses inavouées de tribun corrompu.

Bazire et Chabot évoluaient tous deux dans cette atmosphère survoltée, tentant de partager à la fois leurs ambitions politiques avec le tribun et leurs passions pour les femmes avec l’homme, trouvant dans ces dernières, un intérêt commun.

A compter de ce jour, ils scelleront leurs destins à celui qui deviendra la personnalité la plus importante du club des Cordeliers."

img168Extrait 1793 La République de la Tentation

Michel Benoit

Editions de l'Armançon