Paris, prison du Luxembourg

Le 21 janvier 1794.

 

La neige, qui avait recouvert Paris depuis hier, a fondu considérablement dans les rues et sur les toits de la capitale, laissant derrière elle un gâchis boueux, mélasse gluante et glissante. Le vent d’Ouest qui souffle depuis quelques heures sur la Capitale a permis au thermomètre, proche de zéro degré, de remonter considérablement. Il a soufflé sans interruption toute la nuit, se transformant en bourrasque, renversant sur son passage de nombreux arbres sur les boulevards, au Luxembourg et aux Tuileries, s’engouffrant dans les rues étroites des sections populaires, dévastant les toitures après avoir décapité de nombreuses cheminées s’offrant à lui en sacrifice, augmentant le niveau de la Seine au point qu’elle menace de s’installer dans les bas quartiers pour quelques temps, tout ceci comme si ces perturbations atmosphériques venues subitement s’abattre sur la jeune République, venaient lui rappeler qu’il y a un an, jour pour jour, on avait guillotiné le dernier représentant d’un ordre monarchique établit depuis presque mille ans.


Dans les rues, les enfants ramassent les tuiles, les ardoises, redressent les murets éboulés jonchant les chaussées, obstruant les voies de circulation. Les hommes réparent les dégâts causés au cours de la nuit tandis que les femmes s’installent aux devantures des boulangers et des épiciers, allant grossir les files interminables et continues des affamés, cherchant matière à subvenir aux besoins journaliers de leur famille.

Triste anniversaire que celui de la mort de Louis Capet en ce mois de janvier 1794 où le peuple parisien tente en vain de surmonter les difficultés quotidiennes comme il le peut, conscient qu’à présent, seule la fuite en avant vers d’autres cieux plus cléments pourra lui permettre de retrouver la sérénité tant voulue, tant rêvée et tant désirée lors de la proclamation de la République en septembre 1792. Des cieux plus cléments…

Que savait-elle des cieux après tout cette jeune République, et que savait-elle de ce besoin charnel et des relations privilégiées du peuple avec l’au-delà…

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Certains s’étaient épris à rêver qu’en se débarrassant de ce pouvoir religieux, qui ne s’était jamais dissocié du pouvoir central monarchique, on permettrait aux âmes de se libérer de ce joug emprisonnant l’esprit. D’autres, en installant brutalement la déchristianisation dans les départements jusque dans les villages les plus isolés de nos campagnes, en pourchassant les prêtres, en détruisant les lieux de culte, s’étaient mis au service de la réaction la plus dure et la plus féroce à l’encontre des idées nouvelles, et n’avaient fait qu’augmenter cette révolte et cette incompréhension légitime qui divisait la France en ce début janvier 1794.

Le Comité de Salut Public l’avait compris lui. Certains de ses membres avaient blâmé les mesures excessives de déchristianisation prises par les représentants en mission.

Ainsi Lequinio en Charente Inférieure était rappelé à l’ordre, Fouché et bien d’autres allaient être suspendus de leurs fonctions et sommés de revenir d’urgence au Comité pour rendre compte de leur comportement.

Claude_BAZIRE

Alors qu’on avait encore sur les lèvres les nouveaux cantiques appelés «  Cantiques civils » pour honorer le deuxième noël républicain, où l’on mettait en scène la curieuse entrée de Robespierre, proclamé dieux des Sans-culottes, venu dans l’étable obscure où gisait l’enfant de Marie pour lui dénoncer les intrigants, législateurs, rois, entourés de personnages de pourpre et de bure, la Convention avait décrété l’envoi aux sociétés populaires et aux écoles de ce nouveau catéchèse républicain qui recueillait les actions héroïques des soldats de l’an II. N’y a-t-il de meilleure pédagogie que celle de l’exemple, la République ne se doit elle pas d’ailleurs d’être exemplaire …Les soldats de la République en étaient les héros désignés. Ces soldats qui attendent à présent l’arrivée en masse de baïonnettes, jugées plus efficaces que les piques, afin de faire face aux troupes coalisées qu’ils combattent sans relâche aux frontières. Des frontières en pointillé, sans cesse perdues et puis reprises, ne laissant derrière elles que ruines, feux et sang, que corps décharnés et nus, sans souliers, gisant à même le sol faute de sépultures décentes, surpris par quelque charge imprévue du camp adverse, dévastant tout sur son passage, brûlant maisons et récoltes, tuant civils comme militaires, femmes, enfants, vieillards. Ces mêmes vieillards pour qui l’on ramassait les branchages éparpillés par la bourrasque survenue en cette nuit de janvier 1794 dans les jardins des Tuileries ou dans ceux de l’ancien palais de Marie de Médicis, encerclant cette immense bâtisse située en plein coeur de Paris, érigée en copie conforme du palais de Pitti de Florence.

Extrait de  1793 La République de la Tentation
L'affaire Claude Bazire
Michel Benoit
Editions de l'Armançon